Le procès Colonna, dans l’affaire de l’assassinat du préfet de Corse Claude Erignac (en février 1998 à Ajaccio), s’ouvre ce lundi 2 mai 2011 devant la cour d’Assises spéciale de Paris. Bernard Bonnet publiera dans la foulée un quatrième livre sur cette affaire.  A 63 ans, marié et père de 2 enfants, il est donc cité comme témoin dans ce nouveau procès. Fils de militaire, né à Grünstadt en Allemagne, il a commencé sa carrière en travaillant pendant cinq ans comme inspecteur des Impôts avant d’entrer à l’ENA dans la promotion Guernica (1976). Il effectue ensuite une carrière au sein de l’Administration centrale de la Police au ministère de l’Intérieur : directeur de Cabinet du préfet de Vendée (1978), du Pas-de-Calais (1979), puis secrétaire général de la préfecture de l’Aude… De janvier 1991 à octobre 1992, il est adjoint à la Sécurité pour les préfets de Haute-Corse et de Corse-du-Sud, avant d’être nommé préfet des Pyrénées-Orientales en 1993. Il est nommé préfet de la Région Corse le 9 février 1998, par Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur du Premier ministre Lionel Jospin, une poignée de jours seulement après l’assassinat de son prédécesseur, Claude Erignac, pour « rétablir l’Etat de droit » dans l’ile de Beauté… Puis, en 1999, éclate l’affaire de l’incendie des paillotes corses « Chez Francis » et « Aria Marina », construites illégalement sur le domaine public et dans laquelle, soupçonné d’avoir été le donneur d’ordre de la destruction des dites « paillotes », il est définitivement condamné par un jugement de la cour de cassation, le 13 octobre 2004.

Depuis octobre 2005, Bernard Bonnet est à la retraite. On ne l’entendait plus et ses amis le disaient fatigué par les deux opérations délicates qu’il a subies en moins d’un an pour un infarctus et un cancer. Désormais bien rétabli, il semble avoir retrouvé tout son punch… L’ex-préfet Bonnet dans les Pyrénées-Orientales et en Corse nous a accordé une interview en exclusivité.

 

Pourquoi ce nouveau livre de 370 pages ?

– BERNARD BONNET : « Je pourrais vous répondre que lorsque j’ai envie de lire quelque chose de sérieux sur la  période troublée que j’ai vécue comme préfet de Corse, ne me satisfaisant pas des approximations de presse, je suis obligé d’écrire un livre. Ce serait prétentieux et irrespectueux pour vos confrères… Plus simplement, il était nécessaire de préparer mon témoignage dans la perspective du procès d’assises qui s’ouvre lundi 2 mai 2011 à Paris sur l’assassinat de mon prédécesseur, le préfet de Corse Claude Erignac.

« Il fallait que je purge absolument la pitoyable affaire de la paillote corse. J’explique dans le livre comment les magistrats du continent ont réduit à néant les effets des jugements prononcés par les magistrats de Corse.

« La paillote judiciaire corse a pris l’eau en traversant la Méditerranée et s’est transformée en radeau de la méduse pour mes accusateurs. Je regrette – sans en être surpris – que les médias soient restés silencieux sur le naufrage judiciaire de l’affaire qui  a commencé avec un jugement spectaculaire de la cour administrative d’Appel de Marseille balayant en février 2005 toute la partie financière du jugement de la cour d’Appel de Bastia .

« Le livre explique dans le détail – mes lecteurs seront, je le crois, effarés – comment les magistrats de la cour d’Appel de Paris ont achevé avec beaucoup de finesse et de courage ce qu’il restait du jugement de Bastia pour le réduire en pratique à néant.

« Ils ont ainsi restauré la dimension éthique de mon témoignage, ce qui était indispensable pour le procès en assises de Colonna.

« Sur un autre plan, je rappelle qu’avec mon avocat, Me Nicolau, nous avons fait constater par la cour d’appel de Montpellier que l’affaire de Castelnou où la justice locale voulait m’entraîner était un piteux montage.

« Cela fait beaucoup de coïncidences fâcheuses… ».

Pourquoi témoigner à un procès d’assises, ce n’est pas habituel pour un préfet ?

– BERNARD BONNET : « C’est exceptionnel comme il est exceptionnel – et c’est heureux ! – de succéder à un préfet dans les huit jours de son assassinat.

« Il se trouve que l’application très vigoureuse de la mission  que le gouvernement Jospin m’avait confiée- avant d’être frappé d’amnésie- m’a permis de recueillir personnellement après quelques mois  des informations alors inédites sur l’assassinat de Claude Erignac. C’était il y a 13 ans.

« Ces informations, recueillies il y a 13 ans, sont des réponses partielles à trois questions relatives à l’assassinat : Qui a assassiné Claude Erignac, pourquoi et comment ?

« Les bouts de vérité que j’ai recueillis s’écartent de ce qui semble être la vérité officielle du dossier d’instruction.

« J’ai rencontré deux fois le procureur de la République de Paris,  M. Dintilhac au palais de Justice de Paris pour lui indiquer qui étaient les assassins du préfet Erignac, et quels étaient les mobiles de l’assassinat. C’était le 16 novembre et le 11 décembre 1998.

« Mes informations ne faisaient pas il y a 13 ans d’Yvan Colonna un coupable, mais  elles étaient assez précises pour fonder une présomption argumentée d’appartenance d’Yvan Colonna au commando des assassins. Je dis pourquoi dans le livre. Je rappelle qu’à cette époque, forts de certitudes mal fondées, les enquêteurs barbotaient dans ce qu’on a appelé la fausse piste agricole, dans laquelle ils pataugeront jusqu’aux interpellations miraculeuses des membres du commando en mai 1999 ».

Pourquoi ce titre les doutes du silence ?

– BERNARD BONNET : « Ma suspicion sur l’implication d’Yvan Colonna s’est renforcée à partir de mai 1999 avec les accusations portées contre lui par la majorité des coauteurs de l’assassinat lors de leur garde à vue en mai 1999. Colonna disparait ensuite pendant quatre ans. Ma présomption était devenue une forte suspicion.

« Ce sont paradoxalement les coauteurs déjà condamnés pour l’assassinat  qui ont fait naître des doutes.   Ce sont les seuls à savoir avec certitude ce qui s’est passé ce funeste 6 février 1998 avenue du Colonel Colonna d’Ornano à Ajaccio devant le théâtre Kallisté.. Leur parole est donc décisive.

« J’ai la conviction à partir de ce que j’ai appris à l’automne 1998 -et que j’ai alors communiqué à la justice-  que les accusateurs d’Yvan Colonna dissimulent une partie de la vérité. La vérité n’est pas seulement dans ce qu’ils disent, mais aussi dans ce qu’ils cachent.

« Si j’ai des doutes sur la sincérité des accusateurs de Colonna, ce n’est pas en raison de leurs dits et de leurs dédits, de leurs accusations et de leurs rétractations, c’est en raison de leurs  silences sur des faits que j’estime 13 ans après toujours importants pour la manifestation de la vérité ».

Yvan Colonna est-il coupable ?

– BERNARD BONNET : « Ce n’est pas au simple témoin que je suis de répondre à cette question.

« Je livrerai aux magistrats des informations que j’ai personnellement obtenues. J’espère qu’elles seront utiles à la construction de la vérité.

« Quant à mon intime conviction, elle est logée dans les plis intimes de ma conscience. Elle s’y trouve très bien… ».

N’avez-vous pas quelques craintes avant votre témoignage ?

– BERNARD BONNET : « Ce n’est pas une perspective légère que de devoir m’exprimer oralement assez longuement sur l’assassinat de mon prédécesseur et d’être tenu de répondre aux questions pouvant émaner des douze magistrats de la cour d’assises, d’une vingtaine d’avocats de la défense et des parties civiles, et des deux avocats généraux du parquet. C’est donc plus la gravité que la crainte qui domine à une dizaine de jours de mon témoignage ».

Bibliographie : « Préfet en Corse » (par Bernard Bonnet), Editions Lafon (1999) ; « A vous de juger » (par Bernard Bonnet), Editions Flammarion (2001) ; « Le Sang et le Pilori » (par Bernard Bonnet), Editions L’Archipel/ Belfond (2005).