Le téléfilm intitulé « Mission sacrée », qui met en scène l’ex-préfet de Corse Bernard Bonnet « Après le choc provoqué par l’assassinat du préfet Bernardin, le gouvernement nomme Guy Caillonce préfet de Corse, avec pour mission de maintenir l’ordre et d’y faire respecter la loi… » – sera diffusé demain mardi 27 septembre 2011, en soirée, sur France 3. Réalisée par Daniel Vigne, cette fiction télévisée d’une durée d’1 h 30 propose un joli casting : Christophe Malavoy (dans le rôle du préfet Caillonce), Micky Sebastian (Corinne), Eric Fraticelli (Acquaviva), Didier Bezace (Sylvain Gilbert).
Souvenons-nous, c’était le 6 février 1998 : le préfet de Corse Claude Erignac est assassiné à Ajaccio. Son successeur, Bernard Bonnet, est désigné pour conduire une opération « mains propres » dans l’île. Dès l’automne, grâce à un informateur anonyme, il découvre les mobiles, le nom du chef du commando et l’implication possible d’Yvan Colonna, alors que l’enquête judiciaire est égarée sur une fausse piste. Il apprend également qu’une première tentative d’attentat a échoué quelques jours plus tôt. Mais sa chute est programmée. L’affaire de la paillote Chez Francis, incendiée « sur son ordre » le 20 avril 1999, sert de prétexte pour le démettre de ses fonctions et le faire placer en détention provisoire. A l’issue d’une longue bataille judiciaire, les magistrats du continent renonceront à faire exécuter sa condamnation. Ses renseignements, en revanche, ne seront pas exploités par l’instruction. Quant à son témoignage, il sera écarté lors du procès. Pourquoi ?… C’est la question que pose Bernard Bonnet dans son livre, « Colonna les silences du doute », paru aux éditions l’Archipel au mois de mai 2011.
Bernard Bonnet, qui a été préfet des Pyrénées-Orientales à Perpignan de 1993 à 1998, est aujourd’hui retiré à Paris avec son épouse Christiane. Il revient sous les projecteurs de l’actualité avec ce téléfilm, « Mission sacrée ». Il enchaîne interviews sur interviews – Le Figaro, Téléloisirs, Télémag, Télé Loisirs… – ainsi que les plateaux télé : il sera demain à 19 h 15 dans l’émission « C à vous » (France 5), puis plus tard dans la soirée, après la diffusion du téléfilm, sur le plateau de « Ce soir (ou jamais !) » de Frédéric Taddéi (France 3).
Nous l’avons interviewé à notre tour, justement, sur « Mission sacrée », qu’il a vu en avant-première…

– Comment avez-vous ressenti le film ?
Il y a de belles images. Elles divertissent plus qu’elles n’éclairent..J’ai aimé aussi le titre : « Mission sacrée ». C’est la mission que s’était donnée l’Etat après l’assassinat du préfet Erignac le 6 février 1998. Il fallait à tout prix retrouver les assassins. Pour y parvenir, Jean-Pierre Chevènement avait fixé la feuille de route à la une du Figaro Magazine en février 1998. « Nous allons faire le ménage en Corse »… J’ai été chargé de cette mission, sachant qu’elle me condamnait au risque de déplaire.
– Vous étiez le seul candidat !
C’est inexact. Si certains candidats pressentis se sont récusés, d’autres ont été écartés, ne donnant pas au pouvoir, à tort ou à raison, le sentiment qu’ils étaient adaptés à une mission d’exception, compte tenu du contexte dramatique.
– Comment avez-vous trouvé Malavoy dans votre rôle ?
Dans l’ensemble, les acteurs sont bons. Christophe Malavoy porte très bien l’uniforme de préfet. Il joue avec talent un personnage de préfet de cinéma (le préfet Caillonse) qui n’est pas le mien, en qui je ne me reconnais pas. Je l’ai d’ailleurs dit à Malavoy. Le préfet Caillonse, c’est un emploi fictif.
C’était inévitable, car le film est une fiction romancée qui, à partir de fragments du réel, reconstruit une réalité fantasmée qui finit par tourner le dos à la vérité.
– Une fiction, mais l’incendie de paillotes, c’est réel et grave !
Savez-vous que c’est la justice qui a donné l’ordre à l’Etat le 4 mai 1995 de détruire la paillote ? Ce qui est grave, c’est que si l’Etat avait fait son métier en 1995, il n’y aurait pas eu d’affaire de paillotes. Pendant quatre ans, pour des raisons que j’ignore, l’administration a refusé d’obéir à la justice et n’a rien fait, sinon venir déjeuner dans l’établissement ».
La politique de retour à l’Etat de droit voulue par Jospin a changé la donne. Il fallait exécuter les décisions de justice et non pas les stocker dans les tiroirs. Cela dit, il n’est pas normal d’exécuter une décision de justice de nuit avec des cagoules et un attirail de parfait clandestin laissé intact sur la plage….Ce qui explique d’ailleurs que cet incendie de paillote soit le seul à jamais avoir été élucidé en Corse.
– Quelles sont les principales différences entre le scénario et la réalité ?
Il y a quatre ou cinq différences majeures.
Je ne parle pas des extravagances des menottes (je n’ai jamais été menotté de ma vie), ou d’ un officier de gendarmerie faisant la loi à la préfecture. Je parle d’incohérences fondamentales du scénario.
La première différence, qui saute aux yeux, c’est l’absence dans le film du personnage principal : Lionel Jospin et ses conseillers. C’est lui qui m’a nommé, m’a demandé de faire appliquer la loi, m’a donné des moyens considérables, a publié des communiqués de soutien de mon action, a validé le plan de destruction des paillotes sur le littoral en février 1999 en m’accordant même le concours de l’armée, me faisait appeler quotidiennement par ses conseillers, et qui s’est hélas ! dérobé à la première flamme de paillote.
Jospin est quasiment absent du film, ce qui conduit à une deuxième erreur majeure..
La préfecture est présentée comme une préfecture hors-sol. Le préfet y prendrait des décisions comme il satisferait des caprices. Alors que j’étais le préfet le plus observé de France, avec des missions d’experts toutes les semaines, des contacts journaliers avec Matignon et le ministère de l’intérieur. Dans la fiction, la préfecture de Corse est devenue le château d’Elseneur avec Hamlet, les spectres et la folie qui rôde….Penser que je pouvais avoir carte blanche est absurde.
– C’est un peu la thèse de film d’après les échos qu’on a. Vous êtiez isolé, vous auriez disjoncté.
C’est effectivement le mot que Jospin a prononcé devant quelques députés en janvier 2000 et que le Monde a rapporté..Je ne l’ai pas accepté et le tribunal de grande instance de Paris a condamné le 3 octobre 2000 les paroles de Jospin en ces termes : »ses propos sont incontestablement outrageants. Le tribunal considère que l’expression incriminée constitue une injure qui a visé M. Bonnet en sa qualité de fonctionnaire public à raison de ses fonctions de préfet ».
– A partir de ce jugement, vous allez poursuivre France 3 alors ?
Non. Les paroles de Jospin, c’était dans la vraie vie. Je ne pouvais pas les laisser passer. Le téléfilm, c’est une œuvre de fiction.Je suis contre la pénalisation des œuvres de l’esprit. Il en aurait été autrement si le film avait été un documentaire.
– Quelles sont les autres différences ?
Le film présente mon informateur sur l’assassinat du préfet Erignac comme une informatrice..C’est faux, mais ce n’est pas grave et cela donne des images agréables… Mais l’essentiel est ailleurs. Mes informations sur l’assassinat ont été sabotées par le pouvoir politique quand les proches conseillers du duo Jospin Guigou m’ont interdit en septembre 1998 de les communiquer au juge Bruguière. Or, alors que l’enquête officielle était en panne, elles contenaient les mobiles, le nom des principaux membres du commando, les circonstances de l’assassinat. Il a fallu six mois plus tard la crise politique extravagante de l’affaire des paillotes pour que mes informations soient vérifiées et s’avèrent justes pour l’essentiel. Pourquoi cette dissimulation sur ce qui était le cœur de la mission de l’Etat ? Sait-on que le sabotage de mes informations a pour conséquence que l’assassinat du préfet Erignac n’est toujours pas complètement élucidé ? Les commanditaires restent inconnus 13 ans après..
– Peut-être, mais cela ne justifie pas de mettre le feu à une paillote !
Je vais essayer de vous expliquer calmement.
L’affaire de la paillote est une débandade collective, administrative, judiciaire et politique.
Débandade de l’administration qui pendant quatre ans a refusé d’appliquer l’ordre de détruire la paillote donné par les magistats. La disparition de la paillote, ce n’est pas le caprice d’un préfet, c’est l’ordre de magistrats. Débandade de l’administration encore qui finit par exécuter la décision de justice nuitamment dans des conditions extravagantes.
Débandade de la justice de Corse qui s’est fourvoyée. Elle avait besoin d’un propriétaire pour qu’il y ait infraction. Le juge à peine sorti d’école chargé du dossier a commencé à poursuivre six officiers de gendarmerie, un sous-préfet et moi sur le fondement d’une paillote appartenant à un particulier Feraud. Constatant que c’était absurde ( puisqu’un particulier ne peut pas être propriétaire d’un bout du domaine public maritime), la cour d’appel de Bastia a changé le propriétaire « victime de l’incendie ».Elle a condamné en affirmant que la paillote détruite appartenait à l’Etat. Ahurissant !
– Quels que soient les motifs,vous avez donc bien été condamné, vous ne pouvez pas nier l’évidence.
Oui et non! Personne ne le sait, mais sur le plan judiciaire la paillote a pris l’eau en traversant la Méditerranée.
En 2005, la justice du continent a contredit la justice de Corse et affirmé que Féraud n’était pas un propriétaire mais un squatter de plage, que le prétendu commerçant n’avait pas d’autorisation d’exploiter et que la soi-disant victime était un hors la loi de plage qui avait été sommé par la justice de déguerpir depuis quatre ans.
Les magistrats du continent ont désavoué ceux de Corse et n’ont mis à exécution ni ma condamnation financière ni ma condamnation à de la prison.
– Vous n’avez donc jamais exécuté votre condamnation ?
Jamais. Les magistrats de la cour d’appel de Paris en ont décidé ainsi en octobre 2006. Plus de sept ans après les faits…
– Ce qu’on ne comprend pas, outre la complexité juridique, c’est l’acharnement contre vous pour une affaire qui se solde par une condamnation non exécutée. Comment l’expliquez vous ?Chevènement considère que cette affaire de paillotes a été démesurément gonflée pour justifier un changement radical de politique en Corse avec les fameux accords de Matignon qui ont donné plus d’autonomie à la Corse et auxquels Chevènement n’était pas favorable.
Il y a d’autres raisons.
L’opération mains propres avait fait beaucoup de victimes dans la classe politique insulaire de droite et de gauche, parfois parmi des élus de premier plan. Trois parlementaires ont perdu leur mandat à la suite de mes saisines du procureur, deux sénateurs et un député, ancien ministre. Trois parlementaires sur le six de Corse, vous mesurez le séisme local !
Les organes dirigeants des chambres consulaires, du crédit agricole, de la MSA, de la Safer ont été démissionnés et remplacés par des administrateurs du continent…Le clientélisme social avec un nombre record d’allocations de toture nature, versées sans justification, a été mis à mal. Beaucoup de monde était très pressé de voir s’arrêter l’opération mains propres…
Il fallait aussi pour Matignon décrédibiliser ma parole en insistant sur la gravité de l’affaire de la paillote afin de cacher le sabotage de mes informations sur l’assassinat de mon prédécesseur, d’où l’acharnement du duo Guigou Jospin.
Il ne faut pas non plus sous-estimer le jeu politicien de la cohabitation.
Le duo Jospin-Guigou – qui n’avait pas les mêmes conceptions que Chevènement sur l’affaire corse – a tout de suite surenchéri dans la stupeur accablée, faisant fi de la présomption d’innocence, pour ne pas se laisser distancer par l’indignation surjouée de Chirac.
Quand l’incendie d’un cabanon de plage dont la destruction avait été ordonnée par la justice est à l’origine d’une quasi affaire d’Etat, il est évident que les vraies raisons ne sont pas sur le sable.
– En somme, vous avez été le bouc émissaire idéal.
Sans doute. Mais l’erreur commise par les communicants du pouvoir a été de croire que j’avais accepté le rôle.. Je me souviens a contrario qu’en mai 1999 dans le quotidien Midi Libre, Georges Frêche , l’ancien président de la région du Languedoc-Roussillon avait eu le courage de dire que cette affaire de paillote était juridiquement fantaisiste et choquant le traitement qui m’était réservé. Sa parole que la suite de l’affaire validera était alors très solitaire… Il est vrai que c’était un authentique juriste.