« Mesdames, Messieurs, mes chers concitoyens,
Nous nous sommes rituellement retrouvés ces dernières années, au milieu de l’automne, pour commémorer l’armistice de la guerre 14/18.
Nous l’avons fait dans le cadre d’une forme de « seuil » du calendrier mémoriel : l’effet centenaire.
Nous avons donc en cette année 2019, franchi ce seuil et néanmoins, nous sommes toujours là pour honorer la mémoire de nos héros de Collioure, pour célébrer aussi le souvenir de la délivrance du 11 novembre 1918. Comme j’ai eu l’occasion de l’écrire, nous mélangeons dans un même rassemblement solidaire, hommage, souvenir et reconnaissance. Dans un même élan national, fiers de ce qui nous lie, nous honorons le courage et le sacrifice des enfants de France morts pour la « mère patrie » et en même temps, reconnaissons-le avec lucidité, dans une inaltérable fierté tricolore, nous commémorons encore la Victoire sur l’ennemi Allemand, la revanche de l’humiliation de Sedan.
Car on nous le dit toujours, ce fût la « grande guerre ». Une guerre serait-elle plus grande qu’une autre ? La guerre selon le baron prussien CLAUSEWITZ, n’est qu’une forme brutale de la politique qu’elle vient supplanter, quand les mots et l’intelligence sont inefficaces.
Cette définition reste on en conviendra, d’une brulante actualité. C’est ainsi qu’il ne faut jamais cyniquement sous-estimer la possibilité de la faillite des mots et de l’intelligence…
Tout au long des dernières commémorations, nous avons suivi l’évolution et les turbulences de la première guerre mondiale. Il est apparu une mutation profonde dans la stratégie et les méthodes militaires. Nous sommes passé des assauts « sabre au clair » en pantalon rouge garance, de 1914, aux attaques protégées dans des véhicules blindés en 1917.
Les modes opératoires ayant comme finalité l’anéantissement ou l’ « incapacitation » des combattants ont prospéré. Les armes chimiques ont proliféré. La guerre bactériologique quant à elle, a suivi son cours naturel exponentiel avec la tuberculose.
Le philosophe-écrivain, Michel SERRES, récemment disparu, faisait remarquer dans un petit manuel à l’usage des nostalgiques, des maniaques du rétroviseur et des réfractaires au progrès, que la première guerre mondiale, par l’ampleur du désastre humain qu’elle a entraîné, est la première saignée démographique de l’histoire, qui n’ait pas eu comme seule cause « une épidémie ». A l’échelle du monde, la poudre à canon (c’est une image) a donc tué en quatre ans, plus d’êtres humains que tous les microbes terrestres.

C’est aussi au cours de la première guerre mondiale, qu’a été réellement et efficacement déployée la troisième dimension de l’armement : l’aviation. On est passé en quelques années de BLéRIOT porteur de paix le 25 juillet 1909, à Guynemer porteur de feu tué le 11 septembre 1917, comme on passera plus tard de Spoutnik à la guerre des étoiles.
Nous avons honoré le 1er novembre les fils de Collioure morts pour la France. Au total, 105 enfants de notre village sont tombés pour la Patrie entre 1914 et 1920. Trois d’entre eux en effet, mourront après l’armistice des suites de la tuberculose.
Ces jeunes gens, forces vives de notre village, étaient pour beaucoup pêcheurs et vignerons. Ils décorent et animent à n’en pas douter, les tableaux de DERAIN représentant les barques sur les plages de Collioure en 1905. Après 1918, rien ne sera plus comme avant, MATISSE ne reviendra pas à Collioure.
En 2019, au mois de juin, nous aurions dû penser à célébrer le centenaire du Traité de Versailles. En effet, si la guerre de 14 est qualifiée de grande par les Français, c’est peut-être parce que cette fois-là, la France et CLEMENCEAU présidaient la table des vainqueurs. La France voulait faire payer l’Allemagne, l’Angleterre voulait récupérer des colonies et les Etats-Unis d’Amérique voulaient créer une instance de régulation de la paix : la Société des Nations*.

Finalement, l’Allemagne paiera !
C’est à Versailles le 28 juin 1919, dans la galerie des glaces qui avait accueilli 48 ans plus tôt la capitulation française devant Bismarck, que le 20ème siècle commence réellement. Le 19e avait commencé quant à lui, à Vienne en 1815.
CLEMENCEAU, devant l’ampleur des réparations demandées à l’Allemagne dira : « nous préparons la prochaine guerre dans 20 ans ». L’histoire mécanique des humiliations alternatives lui a donné raison.
Mais ce n’est pas simplement l’esprit de revanche qui façonnera l’équilibre du monde après le Traité de Versailles.
En Europe Centrale, en Russie soviétique, en Pologne, dans les Balkans, en Afrique, au Japon, en Chine, au Proche et au Moyen-Orient, de nouvelles frontières sont tracées au crayon sur une stabilité éphémère. Nous avions évoqué ici même, la promesse du ministre des affaires étrangères Britannique, Lord BALFOUR, présent au Congrès de Versailles, de créer un Etat Juif en Palestine dès novembre 1917. On voit à quel point les germes des futures déflagrations ont été savamment cultivés…
Nous mesurons aujourd’hui dans l’actualité, comment les « idées simples » n’ont jamais rien résolu dans un monde bien compliqué.

Mesdames et Messieurs, « Mémoire, Honneur, Respect, Sacrifice, Héros, Victoire » tous ces mots appartiennent au lexique des discours du 11 novembre. On les met dans l’ordre que l’on veut et l’on bâtit un texte qui peut paraître nouveau à chaque millésime.
Je reste néanmoins persuadé qu’il nous revient le devoir de rendre pour toujours la Mémoire « utile » pour nos enfants et le Respect « indéfectible » à l’égard de ceux qui nous ont permis de vivre en paix aujourd’hui.
Fidèles à ces principes, nous oserons alors parler de « grande guerre ».

Vive Collioure, vive la République et vive la France ».

 

Jacques MANYA, maire de Collioure