Olivier Martins: « C’est inhumain ce qui se passe en prison »

  • 05 mai 2017 18:29

L’avocat pénaliste Olivier Martins raconte la prison de Saint-Gilles, ses rapports avec le juge d’instruction Michel Claise et le combat qu’il mène pour « prouver son innocence ». (Notons que la famille d’Olivier Martins est originaire de Saint-Estève, dans la banlieue perpignanaise… Tout-récemment encore, le célèbre avocat s’était rendu acquéreur d’une parcelle de vignes sur les hauteurs de Collioure/ Port-Vendres…).

Probablement Martin Scorsese n’avait-il pas entendu parler de lui quand il tourna l’histoire du boxeur Jake LaMotta sinon – c’est certain – il aurait engagé Olivier Martins en lieu et place de Robert De Niro dans « Raging Bull ». On force le trait. À peine: quand il ouvre le coffre de sa Porsche, ce vendredi après-midi-là, deux paires de gants de boxe, du genre élimés pour avoir tâté du sac de sable, y traînent – attendant probablement de reprendre du service.

Et il sort deux récipients en plastique de son coffre. Et il fait chanter son accent du Sud-Ouest: « Tiens, ça, tu peux l’écrire aussi, que je mange une salade en vitesse sur un parking! »

« Marre qu’on nous colle cette image de gens intéressés uniquement par le fric; il faut arrêter. »

Pour la première fois depuis son arrestation le 14 mars dernier, l’avocat Olivier Martins parle. « Marre qu’on nous colle cette image de gens intéressés uniquement par le fric; il faut arrêter. Les blanchisseurs d’argent, ce n’est pas nous, les avocats pénalistes.«  Un rayon de soleil – fugace – dans ses lunettes bleu pétrole et le taureau des cours d’assises revient dans l’arène, après un séjour par la case prison.

Inculpé du chef de membre d’une organisation criminelle, incarcéré une semaine à Saint-Gilles, placé ensuite une semaine sous bracelet électronique, Maître Martins a effectué son retour dans les prétoires, y compris la cour d’assises – même s’il reste inculpé.

« Un véritable viol »

On se risque à se demander s’il est apaisé. « Non. Et je ne serai même pas apaisé quand j’obtiendrai un non-lieu, car je ne peux pas imaginer d’autre décision, vu que je suis totalement innocent. Apaisé? Mais ce qui a été fait est irréparable. Ce que j’ai subi, ce qu’ils ont fait subir à ma femme, à mes enfants, à mes proches, c’est irréparable ».

« Ce que j’ai subi, ce qu’ils ont fait subir à ma femme, à mes enfants, à mes proches, c’est irréparable. »

A 6h05 du matin, le 14 mars dernier, à Uccle, le juge d’instruction Michel Claise sonne à la porte du ténor du barreau bruxellois Olivier Martins. « Je n’oublierai jamais cette date de ma vie. Je suis réveillé par des coups de sonnettes du magistrat instructeur Michel Claise, il débarque avec 20 policiers et deux greffiers. » La cavalerie lourde. « Je vais dire les choses comme elles sont: c’est un véritable viol qu’on subit à ce moment-là. On pénètre chez vous contre votre volonté; vous êtes spectateur et c’est d’une violence inouïe. A ce moment-là, je suis traité comme un criminel de grand chemin. On arrive chez moi, en 2017, pour des faits qui se sont déroulés trois ans auparavant et le juge espère trouver quelque chose. » Les faits en question: une tentative de faire évader un baron de la drogue de la prison de Saint-Gilles.

« C’est tout à fait illégal »

« Je demande au juge: ‘Mais qu’est-ce que vous cherchez chez moi trois ans après? Qu’est-ce que c’est que ce cirque?’ Il me répond: ‘On vient voir’. »

« C’est illégal. Quand Michel Claise perquisitionne à l’aveuglette mon domicile ou mon cabinet, il sait très bien qu’il ne va rien trouver sur une tentative d’évasion vieille d’il y a trois ans, mais il se dit: peut-être que je vais trouver autre chose. C’est une perquisition exploratoire, c’est tout à fait illégal. Et le dossier le montrera. On venait pour m’infliger une humiliation. »

Pas de demi-mesure

 © Dieter Telemans © Dieter Telemans

On revient au cinéma. La vie de Maître Olivier Martins ferait un bon scénario de film. Et c’est lui qui tiendrait le premier rôle. « Je ferais bien du cinéma, un jour », dit-il, parfois, à l’un ou l’autre. George Clooney, Brad Pitt, vous prenez vos affaires et vous circulez: ici, c’est maître Martins qui joue! Le scénario, donc. Les premières images seraient prises à Perpignan, la vie est modeste, le père est postier et le gamin a du mordant. L’air du Sud-Ouest, c’est bien connu, ça vous construit de grands et massifs gaillards, taillés sur pièce pour le rugby. Travelling lent sur un ballon ovale. L’ado assiste à une plaidoirie de l’illustre avocat toulousain, Maître Alain Furbury, s’embarque dans des études de droit et prend la toge. Une histoire d’amour le mène à Bruxelles. Le reste est connu: il hante les tribunaux belges depuis une quinzaine d’années et truste les premières places au classement des meilleurs pénalistes belges.

La grande maison, les voitures de luxe, l’argent, Olivier Martins (45) ne fait pas dans la demi-mesure et l’assume. Amis de la discrétion, il faudra repasser. Ici, on a le verbe haut et on revendique le parler fort, le parler franc. Et ça peut taper sur le système. « Quand le juge débarque avec 20 policiers, il vient en fait voir si j’ai telle ou telle voiture et quel est mon train de vie. Mais c’est quoi ça? (Il s’énerve.) Le juge n’est pas saisi pour vérifier mon train de vie! »

« Je passe ma vie à travailler, voilà pourquoi j’ai de l’argent. »

Mais vous êtes un pénaliste et vous brassez beaucoup d’argent. « Oui, j’ai de l’argent. Je passe ma vie à travailler, voilà pourquoi j’ai de l’argent. Je suis disponible nuit et jour pour mes clients, voilà pourquoi. Tous les jours, tous les jours, tous les jours. » Il marque une (courte) pause, avale une gorgée d’eau. « Il faut arrêter l’hypocrisie autour des finances des avocats pénaliste: j’ai déjà eu ce débat avec plusieurs juges d’instruction, nous n’avons pas le droit de toucher de l’argent qui serait d’origine criminelle. OK. Quelqu’un qui vient me payer en liquide, le maximum qu’on peut accepter, c’est 3.000 euros. Au-delà, on refuse. Maintenant, quelqu’un qui vient me payer, tant que je n’ai pas la certitude que l’argent vient d’un trafic de stupéfiants, je ne commets aucune infraction en l’acceptant. Si la maman d’un détenu incarcéré pour trafic me paie en argent liquide, tant qu’elle ne dit pas que l’argent vient du trafic, il n’y a aucune infraction. C’est la loi. De deux choses l’une; soit on proscrit tous les paiements en liquide pour tous les avocats et on fait tout passer par des virements bancaires, soit on nous lâche les baskets avec ça. Nous, les pénalistes, on est dans le collimateur par rapport à l’argent. Mais franchement, si vous empêchez les gens de nous payer en liquide, ce sera une atteinte aux droits de la défense et de nombreux justiciables ne pourront plus se défendre. »

Alors, Maître Martins est « combatif ». Entouré d’un tiercé d’avocats (Mayence, Bouchat et Buyle), il dit vouloir se battre « pour faire reconnaître la vérité. » « C’est un véritable abus de pouvoir à mon égard de la part d’un juge d’instruction avec lequel je suis en conflit depuis des années pour diverses raisons. »

« Il a mené une opération pour me tuer professionnellement. Tout a été calculé, réfléchi, ourdi… »

Lesquelles? « C’est un juge avec lequel je croise le fer régulièrement dans les prétoires, j’ai toujours agi à la régulière avec lui, ce n’est pas réciproque. C’est un assassinat professionnel. Il a mené une opération pour me tuer professionnellement. Tout a été calculé, réfléchi, ourdi pour que je sois assassiné professionnellement. »

Mais un juge d’instruction ne peut quand même pas arriver en sifflotant chez un avocat et l’arrêter, on est en Belgique tout de même, lui oppose-t-on.

« Je suis un avocat qui dérange »

« Écoutez: il n’y a aucun début d’indice de preuve que j’ai participé à une quelconque tentative d’évasion. Point à la ligne. D’ailleurs, je ne suis pas inculpé pour cela. Il m’inculpe d’appartenance à une bande criminelle parce que je suis ‘l’avocat du milieu criminel’, me dit-il. ‘Vous avez peut-être joué un rôle…’ Mais il n’y a pas un seul élément dans ce dossier qui montrerait que j’ai préparé ou même discuté d’une tentative d’évasion quelconque. Il n’y en a pas, parce que ça n’existe pas! Je suis parfaitement à l’aise. Ma force, c’est que je suis innocent. »

Il embraie. « Je sais que je suis un avocat qui dérange. » Pourquoi? « Parce que je fais mon métier à fond. Parce que je suis très procédurier. Parce que, quand je défends quelqu’un, je le défends jusqu’au bout. Peu importe qu’il soit riche ou pauvre. On n’arrête pas de dire que je ne défends que des grands bandits très riches, c’est faux. Oui, je suis l’avocat du grand banditisme, mais, à côté de cela, je défends énormément des gens gratuitement. Des policiers, des journalistes, des ouvriers, des pauvres. Grâce aux clients riches, je peux défendre des pauvres. Je défends des gens pour moins que du pro deo, parfois. Vous savez, pour certains juges d’instruction, en particulier Michel Claise, les avocats pénalistes ne sont que des voyous avec un diplôme de droit. »

« En prison, on transforme les gens en bêtes sauvages »

 © Dieter Telemans © Dieter Telemans

Et puis, il y a la case prison. Celle où on espère ne jamais devoir s’arrêter, au Monopoly de la vie. Olivier Martins y a donc fait une halte forcée d’une semaine. Il raconte: « Je pensais connaître la prison, je ne la connaissais pas. Cette semaine de prison que j’ai faite à Saint-Gilles, cela m’a bouleversé. Vous savez, la plupart des magistrats qui envoient des gens en prison n’y ont jamais séjourné. Au Canada, avant d’envoyer quelqu’un en prison, un magistrat doit y avoir vécu pendant une semaine. Ici, en prison, on transforme les gens en bêtes sauvages. Moi, j’ai eu la chance d’avoir une cellule pour moi tout seul, mais souvent les détenus sont à deux ou à trois, dont un qui dort sur le sol. Le matin, il n’y a pas de petit-déjeuner, juste de l’eau chaude ou du café; le midi et le soir, la nourriture est infecte, vous ne donneriez pas cela à manger à des animaux. Je n’ai rien avalé pendant deux jours. On a droit à deux douches par semaine… » Et il poursuit: « Heureusement, il y a la solidarité entre les détenus, qui est fantastique: on m’a donné des bananes, des boîtes de thons, des conserves. Vous imaginez que ça se passe à Bruxelles, la capitale de l’Europe, c’est inouï. Il y a de la corruption chez les gardiens: l’un d’entre eux a essayé de me vendre un GSM pour 250 euros. On traite les détenus de manière inhumaine, sincèrement. J’ai voulu me rendre utile et aider certains prisonniers préparer leur défense, la directrice m’a regardé et m’a dit: on n’a jamais fait cela. Je lui ai dit: si on vous amène un médecin, il serait utile à l’infirmerie, non? La prison, c’est la privation de liberté, ici on ajoute l’avilissement et la destruction de l’humain. La prison, ici, c’est l’école de la violence, de la récidive et de la radicalisation. Tout le système est à revoir. »

Il souffle. C’est le moment où le soigneur masse les épaules de son challenger et lui remet le protège-dents.

Et puis il reprend la charge. « Le juge Claise est allé voir mon ami Sven Mary (autre avocat pénaliste, NDLR) et il s’est moqué de mes origines modestes: ‘Tiens, comment va votre ami, le fils du facteur’, a-t-il demandé à Sven Mary. Je suis fier de ne pas être fils d’avocat ou de magistrat, je suis fier d’être fils de facteur. Moi, j’ai un respect énorme pour l’écrasante majorité des juges d’instruction. Ce n’est pas parce qu’il y en a un qui dérive que les autres dérivent aussi. Mais certains utilisent des méthodes en dessous de la ceinture. Vous savez, quand le juge Claise va voir ma femme (l’avocate Caroline Poiré), qu’il lui passe la main dans le dos et lui dit: ‘Vous savez, vous allez apprendre beaucoup de choses pas jolies sur votre mari’, moi j’appelle cela de la tentative de déstabilisation. C’est minable et c’est scandaleux. »

Cette histoire, ce film, ce scénario, c’est un match Martins VS Claise. « C’est évidemment un combat d’homme à homme. Quand j’arrive dans son cabinet et que je pointe les insuffisances de ses dossiers depuis des années, il le prend mal. Il faut dire les choses: quand on arrive devant le tribunal correctionnel, les dossiers de Michel Claise sont souvent des naufrages. Alors il s’en est pris à moi d’une autre manière. »

Il referme le coffre de sa voiture et démarre.

Jake LaMotta était connu pour sa capacité à encaisser les coups durant des rounds et des rounds. Avant de placer ses contre-attaques.

Source: L’Echo