Article paru sur le site en ligne du journal Le Figaro.

 

http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/05/18/31002-20180518ARTFIG00117-christophe-barret-jusqu-o-peut-aller-la-guerre-de-catalogne.php

 

 

Christophe Barret : « Jusqu’où peut aller la guerre de Catalogne ? »

 

Christophe BARRET est historien et spécialiste de l’Espagne. Après s’être intéressé à Podemos, il vient de publier un second essai intitulé La Guerre de Catalogne (éd. du Cerf, mai 2018) dans lequel il propose une description précise et un essai d’interprétation du projet sécessionniste des Catalans.

 

 

FIGAROVOX.- Selon vous, l’Espagne est un «laboratoire politique» de la vieille Europe. Son cas est-il si particulier? Ni la montée d’un mouvement populiste de gauche (Podemos), ni les revendications régionalistes (catalanes), ni même l’irruption d’une contestation altermondialiste (les Indignés) ne sont l’apanage des Espagnols…

 

Christophe BARRET.- « L’Espagne est un laboratoire parmi d’autres, oui. Et, ce qui frappe, dans le cas de la Catalogne, c’est que nous avons affaire à un «nationalisme» – avec des guillemets, parce qu’en Espagne le terme n’est pas connoté de la même manière que chez nous – qui s’est revigoré en quelques années seulement. Il y a encore moins de dix ans, c’est du Pays basque que l’on pouvait redouter de voir venir les germes de la division, puis de l’éclatement. Mais c’est finalement la tranquille Catalogne qui est aujourd’hui sous le feu des projecteurs, et pour un moment! Un conflit politique est né entre des institutions, le gouvernement de la Généralité de Catalogne d’une part, et le gouvernement central espagnol d’autre part, qui se réclament toutes deux de la démocratie et des standards de l’Union européenne. C’est, en premier lieu, en cela qu’il est passionnant ».

 

En Catalogne, l’histoire est d’après vous une «arme politique»: celle qui est enseignée dans les écoles catalanes n’est pas la même que l’histoire enseignée ailleurs en Espagne ?

 

« Les indépendantistes ont bénéficié du soutien d’universitaires et d’institutions culturelles acquis à leur cause.
On fantasme beaucoup sur l’enseignement de l’histoire, en Catalogne. Une partie du programme est commune à l’ensemble du territoire espagnol.

Comme ancien professeur d’histoire du secondaire, je dirais que ce qui m’irrite personnellement le plus est de voir que, dans le pays, on peut à peu près éditer tout et n’importe quoi dans les manuels scolaires. Même les gouvernements autonomes disposent de peu de moyens de contrôle.

Les indépendantistes qui cherchent à promouvoir le procés, le processus de déconnexion avec l’Espagne – qui a échoué comme on le sait à l’automne dernier – ont, du reste, profité de la faille. Ils ont aussi bénéficié du soutien d’universitaires et d’institutions culturelles acquis à leur cause.

À Barcelone, visiter le musée d’histoire de la Catalogne ou le centre culturel El Born, ouvert en 2014 pour commémorer la chute de la capitale de la Catalogne devant les troupes de Philippe V, premier roi Bourbon d’Espagne, vous fait vraiment découvrir ce qu’est une histoire orientée. Quim TORRA, le nouveau président de la Généralité, a justement été directeur du centre culturel El Born. Mais j’évoque cette question dans mon chapitre consacré à l’importance des affects, car je ne crois pas qu’un électeur puisse voter, aujourd’hui, en fonction de ce qui s’est passé il y a trois siècles ».

 

Puisque vous parlez de Quim Torra… Certains l’accusent d’être le tenant d’un nationalisme ethnique. Le nouveau président de la Catalogne vous inquiète-t-il ?

 

« Oui, il m’inquiète. Car chez TORRA, occuper la «fonction tribunitienne» n’est pas la fin en soi. Elle s’accompagne d’autre chose. À la stratégie populiste est associé un objectif politique très simple : la construction de la «république catalane» promise en octobre 2017. Le mouvement indépendantiste a été décapité, certes, pour un moment. Mais l’homme qui est aujourd’hui à la tête de la Catalogne est décidé à jouer toutes ses cartes. C’est pourquoi il ne faut pas dire qu’il est la marionnette de PUIGDEMONT. C’est son bras armé, ce qui est très différent.

Pour atteindre l’objectif, trois champs de bataille sont occupés : celui de la défense des droits politiques des fugitifs et de ceux qu’on appelle les «prisonniers politiques», celui de «l’internationalisation du conflit» – à laquelle nous contribuons, rien que par notre discussion aujourd’hui ! – et celui de la défense de la légitimité des institutions catalanes. On est dans le champ victimaire. Quim TORRA sait très bien ce qu’il fait. Cet homme a été président d’Omnium Cultural, une association qui est née du procés et a coproduit tous les grands événements médiatiques de ce processus. La guerre de Catalogne ne fait que commencer ! ».

 

Le spectre de la guerre d’Espagne plane-t-il encore au-dessus de la crise catalane ?

 

« Quim TORRA n’est pas la marionnette de PUIGDEMONT. C’est son bras armé !
Certains voudraient nous le faire croire. Mais, à gauche, ceux qui tiennent à l’unité de l’Espagne rappellent toujours fort justement que les avions des fascistes – les vrais, ceux-là! – bombardaient tout autant Madrid que Barcelone. Il ne faut cependant pas nier qu’il y eut de fortes oppositions entre la Catalogne et le gouvernement de la Seconde République espagnole (1931-1939), qui suspendit elle aussi l’autonomie. Certains commentateurs de la vie politique régionale disent que des années 1930, restent surtout des réflexes parfois un peu anarchistes et trop systématiquement rebelles à tout ce qui vient du centre ».

 

Quel a été l’impact de la crise économique sur le procés catalan ?

 

« C’est l’une de ses causes, avec la censure par le Tribunal Constitutionnel espagnol d’articles-clé du nouveau statut de Généralité pourtant approuvé en Catalogne par un référendum et en Espagne par un vote du Congrès des députés. Bien sûr, on pourra remarquer que la région a moins souffert que d’autres de la crise et que les Catalans réagissent égoïstement. Mais la crise écumions s’est, tout autant qu’ailleurs, traduite par une perte de confiance vis-à-vis des élites politiques. D’où le recyclage dans le procés de la droite catalane, jusqu’alors attachée à gagner plus d’autonomie. L’idée centrale de mon livre est que, face à la crise, l’indépendance est devenue «le seul objet politique identifiable» dans de larges segments de la société, comme me le confiait un partisan de l’unité de l’Espagne. Les politistes devraient maintenant étudier, dans le détail, le phénomène ».

 

Vous montrez bien que la Catalogne fait l’objet d’une crise des identités, et donc d’un «combat culturel» au sens de Gramsci. Pourtant, vous dites que le sentiment d’appartenance des Catalans est loin d’être homogène ?

 

« Gramsci donne les clés pour comprendre les processus en cours. Ce qui m’a surpris, au cours de mon enquête, c’est de voir à quel point les militants indépendantistes utilisent le vocabulaire de la théorie populiste de gauche. Que ce soit chez les gens de Podemos, que je connais bien, ou ceux d’Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), il n’est désormais plus question que de «transversalité» à conquérir, de «chaînes de signifiants» ou encore de la conquête d’une «majorité sociale», à laquelle je consacre en effet tout un chapitre… Mais cela ne garantit rien de l’efficacité du discours que l’on met en place pour rafler la mise, électoralement.

Il est tout de même bien difficile, pour ceux qui rêvent de régénérer le procés, que de passer pour autre chose que des promoteurs d’une «stratégie excluante», pour reprendre une autre expression phare du catéchisme populiste! Les sondages d’opinion sont très clairs. Ceux qui se sentent uniquement espagnols ou uniquement catalans forment deux groupes minoritaires, aux extrémités d’un très large éventail. C’est peut-être bien pourquoi le divorce se creuse, aujourd’hui, dans les discours des chefs de ces deux camps que tout oppose: au légalisme des tenants de l’unité répond le légitimisme de ceux qui veulent l’indépendance ».

 

Quel rôle a joué jusque-là le roi Philippe VI? N’aurait-il pas dû être, en théorie, le médiateur privilégié entre le gouvernement espagnol et le parlement catalan ?

 

« Dans une monarchie constitutionnelle, le seul pouvoir du roi est celui de l’influence. Le problème est qu’en l’occurrence, le roi n’a joué aucun rôle: il s’est systématiquement aligné sur les positions de son Premier ministre. Pouvait-il faire autre chose? Comme le lui a fait un jour remarquer – en public, ce n’est pas anodin… – la très républicaine maire de Barcelone Ada Colau, «il y a différentes manières de défendre la constitution». La Couronne a montré son utilité au service de la démocratie, à l’époque de la Transition à la démocratie.
L’Union européenne ne peut jouer aucun rôle dans la résolution du conflit politique en Catalogne.
Il ne faudrait pas que l’on puisse accuser Philippe VI d’être aujourd’hui un roi fainéant. Dès 2010, il aurait pu avertir les uns et les autres des risques que faisait encourir l’annulation de quatorze articles du nouveau statut d’autonomie. On dit que Carles PUIGDEMONT a été profondément déçu par son attitude très ferme. Il entretenait des relations très cordiales avec lui. Désormais, le divorce semble bel et bien consommé. Dans son premier discours devant le Parlement de Catalogne, Quim TORRA a reproché à Philippe VI d’avoir tenu un double discours, au tournant des années 2010 : promettant de s’en remettre au vote des Catalans, et s’opposant finalement à leurs velléités d’indépendance ».

 

Vous indiquez à la fin de votre ouvrage que l’Union européenne, en Catalogne comme ailleurs, a privilégié la stabilité politique, accordant tout son soutien au gouvernement légal. En réalité, cette position est-elle longtemps tenable ? Confrontée à une montée des indépendantismes, l’UE ne devra-t-elle pas un jour trouver une position de compromis ?

 

« Je prends le risque d’affirmer que l’Union européenne ne peut jouer aucun rôle dans la résolution du conflit politique. C’est une association d’États souverains, quoi qu’en disent certains souverainistes. Et rien ne se fera, tant que l’Espagne ne le voudra pas. Et elle ne le voudra jamais! Il est important de noter que le récent sommet entre l’UE et les pays des Balkans s’est justement fait sans l’Espagne. Pourquoi? Parce qu’il est impensable, à Madrid, de reconnaître le petit Kosovo… qui proclama unilatéralement son indépendance. Mariano RAJOY a joué la politique de la chaise vide pour donner un avertissement, et l’on peut imaginer que ce message a été reçu cinq sur cinq dans les chancelleries ».

 

Vous n’abordez pas, ou presque pas, la comparaison entre la Catalogne et d’autres mouvements indépendantistes en Corse ou en Écosse par exemple. Pourtant, tous ces mouvements ne participent-ils pas d’un sursaut identitaire, au moment où les nations elles-mêmes sont broyées dans l’engrenage de la mondialisation ?

 

« Bien évidemment. Mais il est peut-être encore trop tôt pour esquisser une synthèse. Car on peut, déjà, insister sur les différences. Au Royaume-Uni, la reine Élisabeth II avait clairement annoncé qu’elle s’inclinerait devant la volonté des Écossais, qui ont pu se prononcer légalement par référendum. L’histoire du royaume d’Écosse a, bien sûr, peu de points communs avec celle de la Catalogne. De plus, les indépendantistes écossais sont unis dans un même parti, ce qui n’est pas le cas des Catalans.
Les différences de poids économique entre la Catalogne et la Corse sont flagrantes, elles aussi. Mais il est vrai que les mouvements indépendantistes catalan et corse entretiennent d’excellentes relations. Les seconds ont été invités comme «observateurs internationaux» à plus d’une consultation par les urnes, en Catalogne. Mais j’insiste, le sursaut se veut démocratique, plus qu’identitaire. Même si les écrits et les tweets de Quim TORRA peuvent en faire frémir plus d’un ! »