(Le philosophe Giorgio Agamben peint sur un mur du musée La demeure du chaos à côté de Lyon. Photo libre de droit)

 

 

Nous devons refuser un « état d’exception » sans limite qui conduirait au monde de « 1984 » d’Orwell

 

Le très respecté philosophe italien Giorgio Agamben s’est attiré les foudres de nombreuses personnes en minimisant le 26 février l’épidémie de coronavirus dans le journal Il Manifesto.
Nous n’étions qu’au début de la pandémie, se basant sur des chiffres et des déclarations de l’époque encore rassurants il s’inquiétait surtout de la « disproportion » entre le virus pas considéré officiellement comme si meurtrier et la « militarisation » des mesures prises restreignant la liberté des italiens.
Il s’agit d’une application concrète de sa théorie développée depuis quelques années d’« une tendance croissante à utiliser l’état d’exception comme paradigme normal de gouvernement » ainsi que « l’état de peur qui s’est manifestement répandu ces dernières années dans les consciences des individus et qui se traduit par un réel besoin d’états de panique collective, auquel l’épidémie offre une fois de plus prétexte idéal. Ainsi, dans un cercle vicieux et pervers, la limitation de la liberté imposée par les gouvernements est acceptée au nom d’un désir de sécurité qui a été induit par ces mêmes gouvernements qui interviennent maintenant pour le satisfaire ».
La suite de l’histoire a bien entendu donné tort au philosophe sur la question de la gravité sanitaire de l’épidémie en Italie, mais est-ce dire que ça lui donne aussi tort sur les inquiétudes quant à l’état d’exception privant de manière disproportionnée nos libertés individuelles ?
Interrogé un mois plus tard par Le Monde, Giorgio Agamben reconnaît que les informations épidémiques n’étaient pas adéquates mais il confirme son inquiétude sur les conséquences de l’état d’exception : « Je ne suis ni virologue ni médecin, et dans l’article en question, qui date d’il y a un mois, je ne faisais que citer textuellement ce qui était à l’époque l’opinion du Centre national de la recherche italien. Mais je ne vais pas entrer dans les discussions entre les scientifiques sur l’épidémie ; ce qui m’intéresse, ce sont les conséquences éthiques et politiques extrêmement graves qui en découlent ».
C’est pourquoi malgré la polémique née de sa tribune en février, le philosophe italien insiste encore aujourd’hui sur le risque que porte pour notre société un état d’exception qui dure et qui justifie des privations de libertés au nom de la peur.

Beaucoup de juristes ont d’ores et déjà averti du risque de faire perdurer un état d’exception liberticide comme par exemple le magistrat et président de l’association pour l’Histoire de la Justice Denis Salas qui explique dans L’Obs du 2 avril : « On peut craindre qu’une partie de cet état d’urgence sanitaire soit reconduite, voire inscrite sous une forme ou une autre dans le droit commun. Qui osera s’y opposer après ce que nous avons vécu ? Qui voudra, eu égard à son coût économique, psychologique et social, risquer une nouvelle pandémie et son cortège de conséquences ? » et cite l’extrait du Prince de Machiavel : « Quand l’ennemi ravage le territoire (…) c’est alors que (tous) se dévouent au prince sans réserve ».
La tentation peut en effet être grande pour un gouvernement de profiter de l’occasion pour accroitre sa mainmise sur les gouvernés. Il est même possible que cela ne soit pas fait de manière machiavélique, mais simplement de bonne foi compte tenu de ce souhait moderne de protéger quitte à infantiliser le citoyen.
Ce serait du complotisme de croire que cette pandémie était voulue ou même seulement qu’elle serait bienvenue pour des desseins autoritaires. Certes.
Par contre il est légitime de regretter que nous prenions comme modèle dans la gestion de la pandémie un régime autoritaire comme la Chine d’où est parti le virus… À l’heure où le président de la République française s’apprête à annoncer probablement davantage de fermeté et un confinement plus long de la population, on entend beaucoup de Français trouver cela normal au regard des mesures prises par le régime chinois il y a quelques semaines. On lit ainsi de nombreux commentaires : « ce n’est pas une surprise quand on voit ce qu’il a fallu faire en Chine ».
Je rejoins encore une fois Giorgio Agamben : « qu’en Europe l’on puisse se référer à la Chine comme un modèle à suivre, cela montre le degré d’irresponsabilité politique dans lequel la peur nous a jetés ».
En effet, un régime politique autoritaire qui a caché la gravité du virus et qui continue manifestement à minorer le nombre de décès ne peut décemment pas être pris comme modèle par nos démocraties !
Certains mensonges d’Etat en France (comme pour les masques et les tests) peuvent faire douter du sérieux de la gestion de la crise, mais en plus si nous devons également nous méfier de son respect des bases essentielles démocratiques…

Comme je l’ai déjà écrit pour le magazine Causeur le 6 avril : « ce n’est pas le moment de critiquer » est devenu le mantra politique et médiatique en France, un nouveau point Godwin et un extincteur du débat public. Nous devons accepter sans broncher la vérité du gouvernement qui agit forcément pour notre bien… quitte à nous priver de nombreuses libertés, avec un confinement physique et pourquoi pas donc un confinement de notre esprit critique. Par le mécanisme décrit par George Orwell dans 1984 nous pourrions accepter, obéir et même réclamer cette privation de liberté au nom de la peur et d’un besoin d’être protégé. Tant pis si cette peur a été créée par ceux-là mêmes qui veulent nous en protéger !

Cette soumission ne peut conduire qu’à l’avènement de ce que Giorgio Agamben appelle « la vie nue » c’est à dire un instinct de survie strictement biologique qui remplace au maximum les interactions sociales pour éviter toute contagion et donc de facto tout contact. Ce que permet, on le voit déjà aujourd’hui en partie, nos avancées technologiques en attendant même peut-être bientôt le traçage numérique des populations (Tracking) pour son bien…
Le philosophe constate : « La peur fait apparaître bien des choses que l’on feignait de ne pas voir. La première est que notre société ne croit plus à rien d’autre qu’à la vie nue. Il est pour moi évident que les Italiens sont disposés à sacrifier pratiquement tout, leurs conditions normales de vie, les rapports sociaux, le travail, et même les amitiés, les affects et les convictions politiques et religieuses, au danger de se contaminer. La vie nue n’est pas quelque chose qui unit les hommes, mais qui plutôt les aveugle et le sépare ».
La survie et rien d’autre ?

 

Olivier Amiel
Docteur en droit. Conseiller municipal de Perpignan