Avant de devenir, sur le tard, poète sensuel et ironique, gourmand des mots et de leurs sonorités qu’il faisait entendre dans une diction méticuleuse, André Torreilles aura été un maître auprès de ses confrères, l’inventeur d’un lieu magique, sa maison, et d’abord, et surtout, un peintre, le peintre d’un Estagel réinventé, amoureux de ce paysage d’enfance, la campagne et le vignoble, la maison et ses déclinaisons, la famille, sa mère, son père, son frère Jacques.

Un maître, il l’a été auprès de Nicolas Cussac, il l’a accompagné, aidé à trouver sa voie, et l’on sait qu’elle est magnifique. Il formait avec sa chère amie Aliette Bourdanel une sorte d’école du Fenouillèdes où tant de gens sont passés à un moment ou à l’autre pour leur plus grand profit, même et surtout s’ils faisaient leur le miel qu’ils en tiraient.

D’ailleurs, comment résister au plaisir de consulter le maître dans sa maison, gigantesque puzzle, mystérieux parcours où il mettait en scène une accumulation d’objets pour construire d’énigmatiques saynètes dont on se disait qu’il faudrait bien, un jour, essayer de comprendre le sens, c’est à dire rechercher une nécessité, une confidence, dans cette juxtaposition trop apprêtée pour être fortuite.

Mais enfin, arrivons-en à l’essentiel, André Torreilles s’est voulu peintre. Il l’a été, entièrement. Ses expositions, longuement préméditées, ne se répètent pas. La technique change, et le vocabulaire, et l’image, si le propos, en somme, ne varie guère mais se décline autrement. Le dessin alterne avec l’acrylique, le pastel, l’aquarelle. Les larges compositions voisinent avec les collages ou les petits formats. Après des scènes à personnages, voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, voici un sacré cœur qui ne bat que pour vous, installé peut-être dans un paysage arcimboldesque fait d’objets rassemblés dans un équilibre savant.

Sa maison ne manque ni de crânes ni d’ex-voto ni de bouquets séchés, on va les confronter dans une peinture comme on le fait sur toutes les tables, ici, pour en tirer une vérité nouvelle, et le prestige de la couleur, rarement crue, parfois délavée, servira de révélateur. A propos d’André, on parle souvent de sa technique, à juste titre, plus rarement de sa ferveur, on oublie son humour, certes amer, ironique, mais si exaltant. Il partage ces qualités avec sa complice de toujours Aliette Bourdanel. Chacun en a sa part, tous deux l’ont tout entier.

 

Faire parler les absents, André Torreilles s’y applique. Voyez ces fauteuils vides où s’asseyaient ses parents. Voyez tant de rubans comme oubliés après l’ouvrage, tant de nids vides d’où les oiseaux se sont échappés. Allons, le vrai sujet, c’est le manque, la béance causée par la mort des êtres chers. Chaque détail du sujet observé avec soin, restitué avec art aboutit à cette peinture fervente et navrée qui nous dit la mélancolie de l’enfant, tout s’efface, tout s’effacera, encore un instant, monsieur le bourreau, c’était si beau l’avant, c’est si morne le maintenant.

Homme de culture, notre peintre multiplie les références aux maîtres du passé, en particulier aux maniéristes, mais il le fait en homme d’aujourd’hui, s’il s’inscrit dans une histoire, il n’entend ni la ressusciter, ni la rabâcher. Il la fait dialoguer avec les gens de notre temps. Ne vivons-nous pas une époque de bilan dans les balbutiements d’un monde en gestation ?

Ces dernières années, épuisé par la maladie, il a posé ses pinceaux, se voyant à plusieurs reprises aux portes de la mort. Après deux grandes expositions rétrospectives, l’une chez lui, l’autre à la Maison de la Catalanité, avait-il encore l’énergie de poursuivre ?S’il a survécu, il le doit à une poignée de fidèles, son frère Jacques qui l’a accompagné de médecin en médecin, Aliette Bourdanel, cette autre voix de sa mémoire, Nicolas Cussac, ce fils choisi, enfin Soledad Zarka, sa voisine danseuse qui a fait entrer dans une maison de famille sa tribu prophétique d’artistes du spectacle vivant, salutaire réorganisation d’un esprit toujours vif mais exsangue. Cela lui aura laissé le temps d’écrire un tombeau poétique pour son ami d’enfance Michel autant que pour sa famille et pour sa maison.

Henri Boxader