(Avec l’aimable autorisation de Jean-Michel Martinez, fondateur et Directeur de la rédaction du Journal Catalan)

 

Roger Padrixe sur la terrasse de sa maison, à Estoher, dans un cadre environnemental idyllique

 

 

Le samedi 1er août 2020, hier, il a eu 97 ans. Selon la formule consacrée, Roger Padrixe, figure tutélaire de la Chambre de Commerce et d’Industrie des Pyrénées-Orientales (CCI’66) dans les années 70-80-90, a bon pied bon œil, malgré quelques faiblesses auditives. Il a surtout une redoutable mémoire des noms, il est une véritable machine active à l’épreuve du temps. Il fume toujours la pipe (sans interruption depuis l’âge de dix-sept ans), pratique la pause apéritive, boit son vin quotidien, retrouve les copains de la belle époque une fois par mois à Canet-plage… et savoure un environnement naturel exceptionnel dans un village d’exception, Estoher, haut-perché à Conflent, au-dessus de Vinça. Rencontre…

 

Il nous accueille avec l’incontournable cargolade en Pays catalan !

 

C’est dans l’Aude, à Port-La Nouvelle, que Roger Padrixe est né, le 1er août 1923, d’un père receveur des Postes & Télécommunications et d’une mère directrice d’école : « Port-La Nouvelle était un petit port, il y avait quelques cargos qui y passaient, des cargos mixtes… Il y avait une odeur spéciale, unique, une ambiance particulière que l’on ne ressent que dans les ports… D’ailleurs, j’avais décidé que plus tard, quand je serai grand, je serai Capitaine au long cours… Puis la guerre est passée par là, les Allemands ont occupé l’école de navigation de Marseille, j’ai dû revoir mes ambitions de gamins, je me suis arrêté là ». L’époque a fait son œuvre. La page est vite tournée. Terminus.

Pendant les vacances, il quitte Lyon à vélo pour rejoindre Estoher

Comme d’autres montent à la Capitale, lui descend à Bouleternère, près de Prades, où il se marie. Il aura deux enfants, Françoise et Jean. Il retrouve là son Conflent, pays de son enfance, où il venait en vacances dans le village d’Estoher, à bicyclette, depuis Lyon où il faisait ses études secondaires. Deux copains l’accompagnaient, Jacques et Claude, deux frères. Le périple durait quatre jours. Ils dormaient dans les fossés.

Roger Padrixe se souvient aussi de ses grands-parents montés à Paris, en 1900, pour prendre une pension de famille Rue du Cherche-Midi, afin de permettre à leur fils, son père, de faire ses études dans la capitale. Ils ne parlaient pas un mot de français. Que le catalan.

Parmi les anecdotes familiales : il avait un grand-père maternel conducteur de locomotive dont l’épouse avait une épicerie à Narbonne : « Les clients venaient acheter l’huile… Elle leur demandait ; laquelle ? La normale ou la supérieure ?… En fait, l’huile sortait du même tonneau ! ». L’autre grand-père se levait tous les jours à 3h du matin pour aller à pied jusqu’à Prades vendre ses fagots de sarments, son bois ; trois heures de marche aller-retour par la montagne. Il revenait avec le pain, puis il repartait travailler la vigne.

Pour lui, Léon-Jean Grégory reste le N°1

Dans le rétroviseur de son vécu, de ses souvenirs, il a une passion, presque une adoration, pour Léon-Jean Grégory, natif de Thuir et qui fut sénateur socialiste des P-O de 1948 à 1982, sous la IVe puis la Ve République, président du Conseil général et, bien sûr, maire de sa commune natale pendant près de quarante ans : « Un monument qui avait toute l’envergure d’un homme d’Etat ! A ma connaissance, le seul et unique de nos hommes politiques dans les P-O ! Il était capable de faire dix choses en même temps. Trente-huit ans après sa mort, pas un élu de chez nous lui arrive à la cheville, en tout cas parmi ceux que j’ai connus. Il reste pour moi le N°1. Il était fortement impliqué dans la vie départementale ».

C’est grâce à Grégory, où plutôt à l’un de ses proches, directeur d’école, avec lequel il était très lié, Pierre Moreto (dont le collège de Thuir porte le nom), que Roger Padrixe va être le premier, en France, à faire du ramassage scolaire avec l’entreprise Rossignol. C’est d’ailleurs à Thuir, dans les Aspres, que la saga va commencer : « La toute-première fois, pour transporter les gosses, nous avons utilisé une ambulance abandonnée par les Allemands lors de leur déroute. Je les entends encore chanter en chemin sur la route de l’école. Ils avaient surnommé leur « bus scolaire » : la Cage aux rossignols ! Puis le modèle des transports scolaires s’est développé sur tout le territoire national. Je me souviens des premiers plans de ramassage scolaire que nous avons tracés, les réunions duraient de midi à minuit ! ».

 

Il fume encore la pipe… depuis l’âge de dix-sept ans !

 

Mais c’est surtout dans les transports internationaux que professionnellement Roger Padrixe s’est illustré. Il a d’ailleurs occupé le poste très influent de président de la puissante Fédération Nationale des Transports Routiers (FNTR). C’était le temps où, via Perpignan, 69 autocars assuraient en même temps la liaison Barcelone/ Francfort.

Parmi les personnalités catalanes qui l’ont marqué, hors domaine professionnel, il y a l’architecte Muchir : « On pouvait avec lui parler des heures durant de tout et de rien, tellement il était passionnant et visionnaire ». Chaque mois, mais au fil du temps le cercle se rétrécit, il retrouve ses amis, sa force d’antan, dans un restaurant à Canet-plage, parmi eux l’incontournable Tony Danoy.

Comment voit-il l’avenir économique du département ? « Avec un tourisme rural de qualité. Où on viendrait pour se refaire une santé, dans le calme, dans la sérénité, en respectant la nature, au milieu des abricotiers, des pêchers, des vignes, en arpentant rivières et sources à la découverte d’un patrimoine exceptionnel. Elle est là notre richesse, nous l’avons sous nos yeux, nous vivons au milieu d’un trésor naturel, pastoral et architectural exceptionnel, encore faut-il en avoir conscience et savoir en être écoresponsables ».

Mis à part qu’il ne se fait plus fabriquer surmesure en Espagne ses pyjamas, avec ses initiales s’il vous plait, Roger Padrixe continue une fois par semaine de nettoyer ses pipes avec la queue de rat.

Quant à la crise sanitaire liée au COVID-19 ? « Le coronavirus est passé. Je ne m’en suis pas aperçu », préfère-t-il balayer entre deux bouffées de tabac. « Sauf que je n’ai pas pu aller au restaurant pendant douze semaines ! Je n’ai pas eu mon rendez-vous mensuel du mardi à Canet avec mes amis. Je me rattrape avec un bon couscous au Café Sola, à Collioure ! ».