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Enquête. Ils se sont ralliés au Rassemblement national pour les régionales : qui sont-ils ?

(par Henri Frasque)

 

Journal Ouest France.- Ils sont syndicalistes, universitaire, polytechnicien, énarque, ancien préfet, venus de la gauche et plus souvent de la droite… L’ex-Front national, qui cherche à se banaliser, met sur le devant de la scène ces ralliés. Des cas encore isolés. Pour l’instant.

Le Rassemblement national de Marine Le Pen, un parti désormais comme les autres ? Pour beaucoup d’électeurs, c’est bien un parti d’extrême droite, et la réponse est non. Mais pour eux, la réponse est clairement oui. Alors même que certains d’entre eux l’ont combattu. « On n’est pas en février 1934 », balaie Frédéric Bort en référence à la manifestation antiparlementaire de l’extrême droite qui avait viré à l’émeute à Paris. Aujourd’hui viticulteur dans l’Hérault, ce docteur en sciences politiques de 43 ans a été, pendant plusieurs années, le directeur de cabinet de l’homme fort de la Région Languedoc-Roussillon, Georges Frêche, et militant du Parti socialiste.
Yves Bonnet, 85 ans, est, lui, retraité dans le pays de Caux, en Normandie. Ancien député UDF de la Manche, ancien préfet, il a dirigé le contre-espionnage français. Philippe Theveniaud, 59 ans, était quant à lui permanent d’un syndicat chrétien, la CFTC, à l’usine Dunlop d’Amiens, dans la Somme, et élu municipal dans une majorité de centre-droit. Ces trois hommes aux parcours très différents, et d’autres avec eux, se retrouvent sur un constat : le RN est désormais, à leurs yeux, fréquentable. À tel point qu’ils vont aujourd’hui porter ses couleurs aux élections régionales des 20 et 27 juin.

De Frêche à Le Pen

Mercredi 12 mai, sous le si grand soleil de Montpellier, l’ancien socialiste Frédéric Bort ne cache pas son plaisir de s’afficher avec ses nouveaux amis du RN. Sur la terrasse d’un restaurant proche du fleuve Lez, avec vue imprenable sur l’hôtel de région, Jean-Paul Garraud a convié la presse à découvrir sa nouvelle recrue, en compagnie du maire RN de Perpignan Louis Aliot.

On n’est pas dans une démarche de coup politique, de prise de guerre. On est dans une démarche de conviction pour renverser le système, martèle ce magistrat de 65 ans, proche de Thierry Mariani, avec qui il a quitté Les Républicains en 2018 pour rejoindre le RN.

Mariani mène la liste en Région Provence-Alpes-Côte-d’Azur (PACA), avec une vraie chance de prendre la région voisine. Tête de liste du RN en Région Occitanie/ Pyrénées-Méditerranée, Garraud ne part pas favori. Mais il affirme pouvoir l’emporter, avance que sa liste n’est pas d’extrême droite, et exhibe, pour preuve, son rallié du jour : Frédéric Bort était le bras droit de Georges Frêche, une personnalité qui était en dehors du système, quelqu’un de très proche des gens, qui avait le courage de ses convictions, jusqu’à être exclu du PS. L’ancien maire de Montpellier et président de la région Languedoc-Roussillon avait été mis à la porte de son parti, en 2007, pour avoir déclaré, en public, qu’il y avait trop de Noirs dans l’équipe de France de football.

Bort, qui fut, pendant six ans, son directeur de cabinet, se réclame de Frêche, l’homme qui savait s’adresser aux classes populaires. La gauche d’aujourd’hui ne sait plus le faire, déplore le rallié, qui entend exprimer la voix du peuple contre les élites. À ses yeux, la clé de lecture du clivage gauche-droite n’est plus opérationnelle. Vous avez d’un côté la société des gens qui sont heureux dans la mondialisation, dans l’Europe d’aujourd’hui. Et puis les autres, qui vivent toujours les deux pieds dans la glèbe.

« Frédéric Bort, tête de liste RN dans l’Hérault, un opportuniste prêt à tout pour se faire élire »

En 2020, le même Bort soutenait pourtant le maire divers droite de Lunel, candidat à sa réélection, en appelant à ne pas livrer la ville au Rassemblement national. Ce qui fait dire à ses détracteurs que l’ancien universitaire est surtout un opportuniste prêt à tout pour se faire élire. Son mentor, Frêche, lui avait promis de le lancer dans l’arène politique. Mais après la mort soudaine de son patron, en 2010, Bort s’est retrouvé sans soutien.

« J’ai fait ma traversée du désert. On ne m’a pas apporté beaucoup d’eau pendant cette période-là », dit-il aujourd’hui avec un brin d’amertume. Bort a tenté, en 2017, de prendre le train En Marche, sans réussir à obtenir l’investiture du parti présidentiel pour les législatives. Résultat : 2,96 %. Cette fois, nul doute qu’il sera enfin élu. Dès l’annonce de son ralliement au RN, la veuve de l’ancien maire de Montpellier s’est fendue, ulcérée, d’un communiqué, pour souligner que Georges Frêche, fils de résistant et d’une institutrice laïque, s’est battu toute sa vie contre l’extrême droite, tant à Montpellier qu’à la Région.

Transfuges de la droite

Bort n’est pas le seul rallié de la liste RN dans l’Hérault. En troisième position : Cédric Delapierre, 45 ans, conseiller municipal à Sète et jusqu’à il y a peu principal collaborateur du groupe de la droite et du centre à la Région Occitanie. Du jour au lendemain, Delapierre a tourné le dos à plus de 20 ans de militantisme dans le parti gaulliste, et au candidat de son parti dans la région, Aurélien Pradié, pour rejoindre le candidat du RN.

« J’ai rencontré Jean-Paul Garraud. On a parlé trois heures. Je me suis totalement reconnu dans sa démarche, raconte le converti. Cédric Delapierre estime que la droite de conviction, aujourd’hui, est au Rassemblement national et à la Droite populaire (le mouvement de Mariani et Garraud), plus chez Les Républicains. J’ai l’impression de rajeunir, de retrouver le RPR d’il y a 20 ans ». Il affirme que 95 % des gens autour de lui ont compris son choix. « Certains m’ont dit qu’ils m’approuvaient, mais qu’ils n’avaient pas encore le courage de le faire ».

Les élus de droite au conseil régional étrillent, quant à eux, un traître qui voulait être candidat à tout prix. Aurélien Pradié a exhumé une récente note de travail fournie par son ancien collaborateur Delapierre, dans laquelle ce dernier fustigeait l’opposition folklorique du RN et qualifiait Garraud de girouette politique. Quand on est collaborateur, on nous demande de préparer des notes, même si on ne partage pas le contenu, balaie Delapierre.

Un ancien patron de la DST

D’autres ralliés de droite ont un CV nettement plus étoffé. Marine Le Pen est visiblement ravie d’avoir attiré dans ses filets deux anciens préfets, dont l’ancien député UDF de la Manche Yves Bonnet, 85 ans, qui dirigea pendant quelques années, dans les années 80, la Direction de la surveillance du territoire.

L’ancien patron du contre-espionnage français, qui s’est installé dans le pays de Caux, a fondé une association, Patrimoine et Progrès, pour lutter contre la marche forcée vers l’éolien. « C’est lui qui m’a contacté il y a quelques mois », raconte le chef de file du RN pour les élections régionales en Normandie, Nicolas Bay.

Pour l’ancien préfet, le RN est le seul parti qui s’engage résolument contre le développement des éoliennes. Après ce premier contact fructueux, Bay propose à Bonnet une cinquième place, éligible, sur la liste du RN en Seine-Maritime, qu’il accepte. « Je ne renonce à rien. Je reste un Européen convaincu », assure l’ancien préfet, pour qui le RN a évolué sur la question de l’Europe : il ne veut plus sortir aujourd’hui de l’euro. L’ancien député UDF, qui n’a jamais voté Front national, estime que le parti fondé par Jean-Marie Le Pen est aujourd’hui clairement un parti comme les autres. Et même plus respectueux des institutions que d’autres partis. Il dit partager les vues du RN sur l’immigration.

Un ancien conseiller de Charles Pasqua

Énarque et polytechnicien, Hervé Fabre d’Aubrespy, 64 ans, estime lui aussi que Marine Le Pen a évolué sur beaucoup de sujets. Cet ancien député européen de droite, ancien conseiller de Charles Pasqua, puis de François Fillon, est aujourd’hui l’un des quatre candidats d’ouverture présentés par Thierry Mariani sur la liste RN des Bouches-du-Rhône.

Ce haut fonctionnaire, conseiller d’État, n’a pas adhéré au RN, mais à l’Avenir français, un petit parti satellite du Rassemblement national. « Je n’ai pas changé de ligne, jure cet ancien militant du RPR, passé par le mouvement de Nicolas Dupont-Aignan Debout la France. Je suis toujours gaulliste, et partisan d’une Europe des nations ». Pour lui, c’est la formation héritière du gaullisme qui a beaucoup perdu de ce qu’était le mouvement gaulliste. Et c’est le RN qui défend le mieux, estime-t-il, ses idées. Un parti d’extrême droite ? « C’est une incantation qui ne repose sur rien, et une insulte pour toutes celles et tous ceux, nombreux, qui votent pour ce mouvement ».

Des responsables syndicaux

Ailleurs, ce sont des responsables syndicaux de premier plan qui sautent le pas. Dans la Drôme, le RN s’est choisi pour porte-drapeau Stéphane Blanchon, 46 ans, secrétaire national de l’UNSA pour la santé et la cohésion sociale, syndicat majoritaire au ministère de la Santé et dans les Agences régionales de santé. Il est évidemment exclu de fait de l’UNSA, a aussitôt twitté le patron du syndicat, Laurent Escure. « Je ne vois pas en quoi le RN aurait des positions anti-syndicales », se défend l’Isérois. Stéphane Blanchon, qui se définit comme écologiste, mais ne s’est jamais retrouvé dans les mouvements écologistes, dit avoir été séduit par le discours écologiste et localiste de la tête de liste régionale du RN en Auvergne-Rhône-Alpes, Andrea Kotarac, venu de La France Insoumise et rallié au RN en 2019.

C’est aussi quelqu’un qui est très conscient des problèmes de sécurité, qui sont importants dans cette région. Présenté à Marine Le Pen, Blanchon dit avoir eu une discussion assez technique sur la santé avec la patronne du RN, qu’il a trouvée très au fait sur le sujet des ARS, avec un discours très concret et très pragmatique. Le pas a été d’autant plus facile à franchir pour l’ancien responsable syndical qu’il a déjà voté, à plusieurs reprises, pour le RN.

« Si j’entends le moindre propos raciste, je claquerai la porte »

Ce n’était pas le cas de Philippe Théveniaud, 59 ans, qui dit avoir combattu plusieurs fois le Front national, et revendique des positions humanistes et anti-racistes. Cet ancien responsable syndical de la Confédération française des travailleurs chrétiens dans la Somme, puis en Picardie (il vient d’en démissionner), est pourtant la tête de liste du RN dans la Somme. Fils d’un père ouvrier, communiste et cégétiste, cet élu municipal d’Amiens a passé l’essentiel de sa vie professionnelle à l’usine Dunlop d’Amiens, où il est entré comme simple opérateur en mai 1981, avant de monter une section CFTC et de devenir permanent syndical. S’il a d’abord voté à gauche, il date son premier engagement politique du référendum sur le traité de Maastricht, en 1992. « Je me suis rangé derrière Philippe Seguin, Charles Pasqua et Jean-Pierre Chevènement, parce que je considérais que ce traité était ultralibéral ».

Entré au RPR, il rejoint ensuite Debout la République, avant de revenir vers le LR, version Laurent Wauquiez, qui correspondait à mes idées. Le chef de file du RN dans les Hauts de France, Sébastien Chenu, a réussi à convaincre le syndicaliste de le rejoindre. Pour moi, le RN n’est pas le FN d’avant, juge Théveniaud. Ils sont dans la continuité de Séguin, Pasqua, Dupont-Aignan, Wauquiez, et aujourd’hui d’Eric Ciotti. Pour lui, LR n’a pas un positionnement très clair, n’a plus d’avenir. Il faut construire une force de droite populaire, sociale, avec le RN, auquel il n’a pas adhéré. Anti-raciste et tête de liste du RN ? « Si j’entends le moindre propos raciste, je claquerai la porte », jure le candidat, qui approuve le discours anti-immigration du parti de Marine Le Pen : est-ce vraiment humaniste d’accueillir tout le monde dans de telles conditions ?

Têtes de gondole

Lancé dans une entreprise de respectabilisation et de banalisation, le RN met systématiquement en avant ces candidats d’ouverture et de rassemblement. Mais c’est souvent l’arbre qui cache une forêt de candidats RN. Tête de liste dans la Somme, Philippe Theveniaud est secondé par une agricultrice, puis par Jean-Philippe Tanguy, l’ancien bras droit de Nicolas Dupont-Aignan. Mais sur 170 candidats dans les Hauts-de-France, le site d’investigations Médiacités n’a relevé en tout et pour tout que huit transfuges de la droite et du centre. Dans l’Hérault, des militants RN se sont dits ulcérés, dans Midi Libre, de voir la première place de la liste attribuée à un candidat, Frédéric Bort, qui a craché sur le RN pendant des lustres. Mais en dehors des transfuges Bort et Delapierre, inconnus de la grande majorité des électeurs, l’essentiel de la liste héraultaise est composée d’élus, cadres ou militants du RN…

Pour le politologue Emmanuel Négrier, il n’y a pas de raz-de-marée. La dimension collective de ce phénomène est inexistante. « Quand on regarde tous ces profils, ce sont d’abord des ralliements individuels. On voit que certaines personnalités sont tricardes dans leur formation d’origine. Frédéric Bort et Jean-Paul Garraud sont des opportunistes sans scrupules, qui l’ont montré dans le passé. Pour autant, il y en a quand même plus que d’habitude, avec des profils, comme un syndicaliste d’un syndicat chrétien, qu’on n’a pas l’habitude de voir. Il y a une tendance à la légitimation de l’offre RN par rapport à l’affaiblissement relatif de la plupart des autres offres politiques, mis à part l’offre écologiste ».

Pour le maire RN de Perpignan, Louis Aliot, « c’est maintenant que ça démarre. Et c’est ce démarrage qui devrait propulser Marine en 2022 à l’Élysée. La reconquête, elle part de là. Un propos de campagne. Mais désormais, pour certains instituts de sondage, une possibilité ».

Ouest France