Pierre Racine venait de fêter ses 102 ans le 4 juillet dernier. Il s’est éteint à Paris le 7 août 2011. C’est en 1963 que le Premier ministre de l’époque, Michel Debré, dont il est alors le directeur de cabinet, lui confie une opération d’aménagement d’une ampleur exceptionnelle : l’aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon. Il y fait oeuvre de pionnier pendant plus de vingt ans ! Cette opération d’aménagement du territoire régional a été facilitée, il est vrai, par l’existence de la Compagnie Bas Rhône Languedoc (BRL), créée en 1955 par Philippe Lamour et la création de l’Entente Interdépartementale pour la Démoustication (EID) en 1956.
Créée par un décret du 18 juin 1963, signé par le Général de Gaulle, la « Mission Racine » constitue, avec Fos-sur-Mer (département des Bouches-du-Rhône) et sa zone portuaire les deux premières opérations de la DATAR (Délégation interministérielle à l’Aménagement du Territoire et à l’Attractivité Régionale) lancée en 1962 par Olivier Guichard. Cette administration de mission comportant un petit nombre de personnes directement rattachées au Premier ministre avec autorité sur les fonctionnaires de l’Etat implantés en région, y compris les préfets des quatre départements littoraux concernés – Gard, Hérault, Aude et Pyrénées-Orientales – avait pour mission de répondre à deux objectifs principaux aux yeux de l’Etat : diversifier l’économie régionale par le tourisme ; récupérer les devises des touristes du nord de l’Europe se rendant massivement en Espagne (et empruntant pour cela la voie littorale du Languedoc-Roussillon). Dotée par l’Etat de plus de trois milliards de francs de l’époque, la Mission Racine doit organiser la création d’un demi-million de lits touristiques sur le littoral du Languedoc-Roussillon. La « mission » est claire : il s’agit de concurrence à la fois la Côte-d’Azur et la Costa Brava (en Catalogne espagnole).
A partir de 1965, des travaux sont engagés à La Grande-Motte, aux portes de Montpellier, dont les premiers logements (ses fameuses pyramides) sont livrés pour l’été 1967 ; puis dans la foulée fleurissent les stations balnéaires du Cap d’Agde (toujours dans le département de l’Hérault), de Gruissan et Port-Leucate (Aude), enfin de Port-Barcarès (dans les P-O).
Selon un rapport publié en juin 2008 par l’urbaniste Philippe Jouvin, et qui autravers de la Mission Racine (1963 – 1983) dresse aussi le bilan de quarante-cinq ans d’aménagement du littoral languedocien : « En 1979, 11 000 logements, essentiellement des résidences secondaires, sont vendus cette année-là. On continuera à vendre, en moyenne, 5 000 logements (toujours en résidences secondaires) par an jusqu’en 1995… ».
La Mission Racine est dissoute en 1983, puis remplacée en juin de la même année – vingt ans donc après sa création – par un Syndicat mixte regroupant la Région et les Départements, présidé par Pierre Racine jusqu’en 1992.
Quelques chiffres-clés concernant la fréquentation touristique essentiellement en été du littoral languedocien depuis la création de la Mission Racine : 350 000 touristes en 1962 (27 000 résidences secondaires) ; 530 000 en 1966 ; 1 400 000 en 1974 ; 2 500 000 en 1979 ; 8 000 000 en 1993 (27 000 résidences secondaires, 20 000 chambres d’hôtel, 4 000 logements locatifs, 180 000 places de camping et 12 000 places de Villages Vacances réalisés !) ; 10 000 000 en 2007…
La Mission Racine comprenait également un important volet social : en effet, chaque station nouvelle devra compter 18 % de lits « sociaux » sous forme de camping et/ ou de Villages de de vacances : les 18 % sont atteints à Port-Leucate et à Port-Barcarès, contre seulement 15 % à Gruissan et à La Grande-Motte, 12 % au Cap d’Agde.
La Mission Racine a permis aux promoteurs immobiliers d’élever une station balnéaire sur la commune du Barcarès, ayant pour symbole le fameux « paquebot des sables », le Lydia… Dans la foulée de cet aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon, Port-Barcarès a vu sa population passer de 775 habitants (en 1962) à plus de 4 000 aujourd’hui (évolution démographique/ source INSEE). Une population qui grimpe jusqu’à plus de 80 000 habitants en « haute saison » estivale… Pour mémoire, Le Barcarès, qui s’étire sur 1 165 hectares, entre l’Agly et l’étang de Salses, située sur le littoral de la Salanque (et dans le canton du même nom), est une commune récemment créée : en 1929 ; puisque jusque là elle faisait partie du territoire de la commune de Saint-Laurent-de-la-Salanque. L’une des premières réalisations de la Mission Racine sur Le Barcarès, est l’achèvement du port (en 1965), avec deux grandes darses, l’une pour la pêche, l’autre pour la plaisance.
Toutefois, de nombreuses et visibles critiques ont accompagné par la suite les résultats sur le terrain et ses parfois dramatiques conséquences dans l’espace environnemental de la Mission Racine : une urbanisation galopante et linéaire démesurée, qui a parfois irréversiblement défiguré le paysage du littoral languedocien là où elle a été appliquée et encouragée de façon souvent aveugle et disproportionnée… Comme s’il s’était agi de construire pour construire sans se soucier de la question environnementale… L’autre reproche concerne l’aspect « congés payés » de cette Mission Racine qui semble avoir privilégié dans l’essor touristique du moment uniquement une forme d’hébergement social (à l’exception de la station héraultaise La Grande-Motte) qui, vingt ans plus tard, était déjà malmené dans les désirs et souhaits de la demande touristique. Heureusement, pour certaines stations comme justement Port-Barcarès, que les années 90 sont passées par là et ont pu, en quelque sorte, corriger le tir…